Plus tard…peut-être 18 h 30…je n’ai pas regardé, mais le jour baissait déjà quand j’ai rouvert les yeux. La porte s’est ouverte en douceur laissant la lumière crue du couloir blesser mon iris encore fragile.
Et elle est entrée…et avec elle, comme une force silencieuse, comme une bouffée de tendresse, comme un halot purifiant. Elle s’est approchée et m’a prise dans ses bras et j’ai encore pleuré sans savoir pourquoi. Etait-ce elle cette sœur dont on m’avait annoncé la visite ? J’avais envie de le croire tant je me sentais bien dans son giron. J’ai vu des larmes perler à ses cils et sa voix tremblait un peu quand elle m’a demandé si je la reconnaissais.
J’avais peur de la décevoir et pourtant je me suis sentie obligée de lui dire la vérité. Non je ne la reconnaissais pas. Aucun souvenir d’elle si ce n’est cette sécurité que j’avais ressentie quand elle s’est approchée.
Je ne savais que lui dire, mais c’est elle qui se mit à parler. Je ne me souviens pas bien du temps qu’elle a passé à parler mais je l’écoutais silencieusement me raconter notre enfance d’abord, ces moments de douceur passés ensemble, mon départ ensuite, et finalement ses doutes sur les raisons qui m’avaient, selon elle, amenée ici sur ce lit d’hôpital. Elle me dit Lui, sa violence, ce que je lui avais confié quelques jours plus tôt au téléphone, les circonstances qui m’avaient fait m’enfuir, mon éloignement des miens, et Ludo, ce nom qui me trottait dans la tête depuis mon « accident ».
Elle me dit d’avoir confiance, que le coupable serait puni et que je guérirai de ça et de Lui. Elle me dit l’espoir qui ne doit jamais s’éteindre et la force que je trouverai en moi pour oublier et recommencer à vivre. Elle me dit le courage qu’il faudra mais elle me dit aussi qu’elle sera là chaque fois que j’en aurai besoin. Elle me dit les parents qu’elle n’avait pas prévenus pour ne pas les inquiéter, et la vieille dame et l’enfant qui attendaient de pouvoir me serrer eux aussi dans leurs bras.
Elle me dit tout ça…mais je ne la crus pas. Elle me dit tout ça et je lui en voulu de le dire. Je voulais rester avec ma souffrance, sans savoir. Je ne voulais pas avoir été l’objet qu’elle me décrivait, je ne voulais pas de la honte d’avoir été celle-là qui avait été abusée. Je ne voulais pas me souvenir, je voulais simplement fermer les yeux et ne plus penser à rien. Je ne voulais plus d’elle qui m’était venue me dire tout ça. Je voulais qu’elle parte !
Et elle est partie. Non sans avoir serré une fois encore dans ses bras mon corps réticent, non sans m’avoir promis de revenir quand même. Et elle est partie avec dans les yeux tristesse et défi. Et elle est partie emportée par un élan de colère contre celui dont elle ne doutait pas un instant qu’il était coupable. Et à ce moment-là, même sans trop croire à son histoire, je n’aurais pas voulu être Lui.
Et je me rendormis.
CHAPITRE VII
« Je t'en veux larme soudaine d'ainsi réveiller ma peine Comme si pleurer m'interdisait d'oublier. »
Philippe Lafontaine.
Et pendant ce temps-là…
- A la rue du Bief, Madame Sauveur, Ludo et Jérôme se partagent en silence le repas du soir. Son neveu que le travail appelle pourtant à Paris a décidé de rester quelques jours de plus pour lui tenir compagnie voyant que tous ces événements lui tenaient vraiment à cœur. Il se sentait même une responsabilité vis-à-vis de Violette depuis qu’il avait découvert son corps malmené et puis, étant lui-même de la partie, il se trouvait plus à même d’entretenir des relations avec le monde policier que sa tante n’avait jamais du approcher de toute sa vie.
- Au 60 de l’Avenue Foch, les gendarmes revenaient bredouilles de leur enquête de quartier. Ils avaient interrogés tour à tour tous les voisins présents - et ils étaient peu nombreux à cette période de l’année-, les quelques taxis de la ville ainsi que les quelques pêcheurs qu’ils avaient croisés en chemin. Personne n’avait rien vu ni entendu. L’affaire commençait à faire du bruit et les femmes étaient effrayées et s’enfermaient dès qu’elles se retrouvaient seules. Il faut dire que la plupart des gens se connaissaient ici et qu’en dehors de la saison touristique, un étranger ne passait pas inaperçu. Alors comme personne n’avait rien vu, une question planait dans les esprits : « et si c’était quelqu’un d’ici ? ». La méfiance s’installait peu à peu et l’ambiance de la petite station s’en ressentait.
Il fallait faire vite avant que la psychose ne s’installe vraiment.
- Dans sa petite Morris pourtant, une femme n’avait pas peur et sillonnait les rues de la ville, Observant les visages, inspectant les plaques de voitures mais elle non plus ne trouvait pas ce qu’elle cherchait. Elle aurait bien voulu croiser l’individu auquel elle vouait toute sa colère mais il n’était nulle part. Sans doute était-il reparti après avoir accompli son forfait. Qu’espérait-elle dans son inconscience ? Lui mettre une raclée ? Lui régler son compte ? Elle ne le savait pas au juste mais la haine qui l’animait l’aurait sans doute poussée à des extrémités qu’il valait mieux éviter.
C’est ainsi que, petit à petit, sa raison reprit le pas sur son instinct et suivant les indications d’un passant, elle finit par couper son moteur devant les bureaux de la gendarmerie locale.
Le mieux était encore de faire confiance à la justice et pour cela, elle devait confier ses doutes à qui de droit.
Charlotte, puisque c’est bien d’elle qu’il s’agissait, n’eut qu’à pousser la double porte vitrée pour se retrouver face à un comptoir encombré derrière lequel, un agent se battait impitoyablement avec un central téléphonique qui n’arrêtait de pas de sonner.
Elle regardait autour d’elle, cherchant du regard quelqu’un d’autre à qui s’adresser quand une jeune gendarmette s’approcha l’air préoccupé.
- que puis-je faire pour vous ?
- je viens vous trouver concernant l’agression de Violette.
- Oh vous êtes de sa famille ?
- Oui sa sœur et j’ai des informations qui pourraient vous aider dans l’enquête.
- Voulez-vous patienter un moment ici ?
Elle lui indiqua quelques fauteuils de draps bleus usés par de probables longues heures d’attente passées là par des gens un peu perdus comme elle.
- je vais prévenir le capitaine responsable. Je reviens dans un petit instant.
En effet, à peine quelques minutes plus tard, là revoilà accompagnée d’un homme de haute stature et le visage barré d’une fine moustache noire.
- Capitaine Fromont. Que puis-je pour vous Madame ?
- Je suis Charlotte L., la sœur de Violette et j’aimerais vous parler capitaine !
- Bien suivez-moi dans mon bureau, nous serons plus à l’aise pour discuter.
Il fit venir la jeune fille qui m’avait reçu pour taper un procès-verbal d’audition. Tout ça avait l’air très impressionnant pour Charlotte qui mettait pour la première fois les pieds dans une gendarmerie. Mais d’un autre côté, le sérieux avec lequel ces personnes réagissaient ne pouvait que la rassurer.
Pendant presqu’une heure, elle raconta au capitaine ce qu’elle savait à propos de Lui, ses soupçons et surtout tout ce que Violette lui avait confié quelques jours plus tôt. Il lui semblait évident que ça ne pouvait être que Lui l’auteur de ce nouveau drame.
Le capitaine l’écoutait attentivement, en prenant parfois une note tandis que le cliquetis du clavier d’ordinateur de son assistante résonnait dans le bureau.
Il semblait très intéressé par son histoire, cependant, il émettait quand même certains doutes quand au suspect. Comment celui-ci aurait-il pu savoir où la retrouver puisque Violette n’avait pas eu de contacts avec lui depuis son départ. Il ne pouvait pas l’avoir retrouvée par hasard, elle ne lui avait pas téléphoné ni pris ses appels et n’avait apparemment pas effectué de changement d’adresse officiel à sa connaissance en tout cas.
- Je suis pourtant convaincue que c’est Lui !!
- Très bien, nous allons mener notre enquête et nous renseigner via nos collègues parisiens sur son emploi du temps de ces derniers jours. Je vous remercie Madame et je vous tiens au courant.
- Je serais chez Madame Sauveur qui veut bien me louer une de ces chambres et voila mon numéro de portable. N’hésitez pas à m’appeler dès que vous avez du nouveau ! Et merci encore de m’avoir écoutée.
Le capitaine griffonna son numéro sur son calepin. Il avait beau avoir des comptes-rendus complets tapés par ses stagiaires, il aimait noter lui-même sur son sempiternel petit carnet noir à spirales ses réflexions et les éléments qui lui semblaient importants. C’était sa façon de faire et jusqu’à présent, ça ne lui avait pas trop mal réussi même si ses collègues le chambraient parfois en le traitant de Colombo. Il ne leur en tenait pas rigueur, au contraire, il en rajoutait même un peu quand il n’était pas trop préoccupé et y allait parfois de son « Justement ma femme me disait l’autre jour… ».
Il était presque 20H quand Charlotte franchit enfin la barrière du petit jardin de Madame Sauveur. Celle-ci devait la guetter car la porte s’ouvrit avant même qu’elle eut sonné.
- enfin vous voilà ! J’étais impatiente de vous voir et d’avoir des nouvelles de ma petite protégée. Comment va-t-elle ? Quoi de neuf ?
- Physiquement il y a du mieux mais le moral n’est pas au beau fixe. Il faut dire que son amnésie n’arrange rien. J’espère qu’elle va retrouver la mémoire, ça pourra bien aider à retrouver celui qui lui a fait ça, même si j’ai ma petite idée.
Et Charlotte de s’asseoir et de lui raconter enfin tout ce qu’elle savait et dont Madame Sauveur se doutait un peu sans pour autant imaginer l’ampleur de la souffrance que sa locataire avait du subir en vivant avec un tel individu.
Elle comprenait enfin la relation entre Ludo et Violette. Deux enfants pris dans le même tourbillon d’une violence injuste et injustifiée. Les larmes lui brouillaient la vue en y pensant. Elle qui n’avait pas eu d’enfant, qui en aurait tellement voulu, ne pouvait pas s’imaginer que quelqu’un puisse leur faire du mal. Elle qui avait eu un mari tellement attentionné et respectueux avait des difficultés à comprendre qu’un homme puisse aimer une femme et la battre.
Son neveu quand à lui, avait vu tellement de cas semblables portés devant les tribunaux quand il était déjà trop tard, qu’il ne pouvait qu’être rassurant. Violette était vivante et elle avait eu le courage de partir, ce qui était rare. Elle s’en remettrait parce que c’était le signe qu’elle était forte !!
Charlotte tombait de fatigue et, après avoir bu un bol de la délicieuse soupe que son hôtesse lui avait servi, elle monta les marches cirées du vieil escalier et, à peine déshabillée, sombra dans un sommeil entrecoupés de cauchemars.
Quelque part entre l’hôpital et la petite maison aux volets bleus, je me débattais en hurlant. Je voyais ses yeux, ses yeux fous et ce que j’y lisais c’était comme un arrêt de mort. Il allait me tuer, je le savais, j’avais reconnu sa colère sans limite. J’avais beau baisser la tête, les gifles me donnaient le tournis et m’empêchaient de me défendre et de fuir. Je n’étais plus qu’un cri de douleur. Mon ventre, mes seins, mon visage n’étaient plus qu’une bouillie dont mon esprit ne parvenait plus à émerger. Il m’avait retrouvée et cette fois, je n’en sortirais pas vivante. Lui et ses coups. Lui et cette haine qui saturait l’air et me laissait suffocante. Il fallait que je parte, je ne voulais pas céder cette fois, et tant pis si je devais partir vers un ailleurs dont je ne reviendrais pas…
Et puis d’un coup, je parviens à m’arracher à cette force qui retenait mon bras, je tire, tire encore et dans un cri, je tombe et me réveille recroquevillée sur le carrelage froid de ma chambre d’hôpital.
Et puis d’un coup, la lumière et l’agitation. Les infirmières de nuit s’accroupissant pour relever mon corps épuisé et douloureux.
La perfusion arrachée à mon bras pend lamentablement comme un condamné au bout de sa potence et je me sens tout aussi lamentable. Un froid immense m’envahis, et je me débats encore mollement contre ses mains qui me soulèvent délicatement pour me reposer entre mes draps chiffonnés.
- j’ai vu
- vu quoi ?
- Lui et ce qu’il m’a fait
Mais le brouillard retombe soudain comme une chape de plomb sur ma mémoire et il ne me reste rien de ces souvenirs entrevus dans mon délire.
10h30 Le soleil me chatouille le bout du nez et me brûle les yeux. Je ne peux pas me lever sinon je fermerais les rideaux. Satané soleil…comment peut-il briller gaiement alors que je suis là étendue comme une presque morte ? Je tremble de froid et de peur. Les fantômes de cette nuit sont revenus et je commence à entrevoir des visages dans ma mémoire embrumée. Je ne sais pas si j’ai envie de me rappeler. Si ce que le médecin et les policiers m’ont raconté est vrai, je risque de souffrir encore plus. Pour l’instant, j’ai comme la sensation que tout ça est arrivé à quelqu’un d’autre, comme si j’avais regardé un film d’horreur et que des images s’étaient imprimées dans mon esprit. Je n’ose plus chercher ce sommeil qui me faisait me perdre, de peur de me retrouver égarée dans ces flashes terrifiants. Pourtant si je veux revivre un jour, il me faudra bien les affronter.
Au commissariat, c’était le branle-bas de combat. Ils avaient enfin une piste, un nom à mettre sur le présumé auteur de l’agression de Violette. Et cela, grâce au témoignage de sa sœur Charlotte qui était venue leur raconter le calvaire qui avait précédé l’installation de sa cadette à Ouistreham. Elle n’avait pas parlé bien sur de « l’enlèvement » de Ludo, mais son récit avait suffit pour convaincre la police qu’il n’était pas impossible que le coupable soit bien cet homme-là.
Ils avaient pris contact dès ce matin avec leurs homologues parisiens et ceux-ci s’étaient engagés à se rendre à l’adresse que Charlotte avait indiquée pour tenter d’interroger le suspect. Ils avaient promis de donner des nouvelles au plus tard en fin de journée. C’est dire comme l’impatience les tenaillait. Par contre s’ils avaient bien un nom, ils n’avaient aucune idée quand au physique de l’individu ce qui les inquiétait car impossible dans ce cas de mener des recherches dans les rues et hôtels de la station. Il n’avait certainement pas pris le risque de s’inscrire sous son vrai nom. Et la seule personne qui aurait pu les aider n’était autre que Violette, qui reposait sans souvenirs dans son lit d’hôpital.
Ils avaient bien fouillé la petite maison de la plage, mais sans succès. Aucune photo mais c’était bien compréhensible au fond. Pourquoi aurait-elle gardé une photo de son tyran ?
C’est vers 14 h que l’infirmière de service trouvait Violette recroquevillée dans son lit, les yeux hagards, le regard fixe et secouée de larmes et de tremblements.
- que se passe-t-il ? Violette ? Violette ?
Impossible de la sortir de cette torpeur. Un peu paniquée, elle faisait appel au médecin, qui lui-même convoquait aussitôt la psychologue de garde. Inutile de la saturer de médicaments, le mieux était qu’elle arrive à parler pour libérer et le médecin pensait que le moment était venu. Elle semblait à la limite d’ouvrir les vannes de sa mémoire et c’était sans doute cela qui l’avait amenée dans cet état de prostration.
Madame Lefebvre travaillait dans cet hôpital depuis plus d’une vingtaine d’années mais c’était la première fois qu’elle se trouvait dans ce genre de situation. Elle avait cependant une grande expérience des patients ayant subi des chocs graves tels qu’accidents de voiture, naufrage ou autres événements provoquant un état second relativement semblable à celui dans lequel elle trouvait cette jeune femme. Mais une telle frayeur dans le regard de quelqu’un, elle aurait pu jurer qu’elle ne l’avait jamais rencontrée jusqu’à présent.
Cependant son professionnalisme était à toute épreuve et sitôt arrivée, elle se mit à lui parler avec douceur, à la rassurer et à tenter de trouver les mots justes, ceux qui la feraient passer d’un côté ou de l’autre de la barrière mais qui la ramèneraient vers un état moins dangereux. Elle avait étudié des cas, pendant son cursus universitaire où il suffisait d’un moment tel que celui-ci pour faire sombrer une personne dans la folie.
C’était son combat et elle était déterminée à le gagner.
Pendant qu’elle lui parlait, tout en caressant la main que Violette avait fini par lui abandonner, elle surveillait ses yeux. Le regard était toujours fixe, les paupières ne clignaient pas, ce n’était pas bon signe. Par contre, les tremblements semblaient s’estomper, les muscles étaient moins raides, elle commençait à se détendre ; tout au moins, son corps se détendait mais son esprit paraissait quand à lui, toujours égaré dans la fixité inquiétante de son regard.
Elle ne connaissait pas le dossier, mais au vu de son état, elle pensait que cette pauvre jeune femme avait du subir quelque chose d’effroyable, chose qu’elle était peut-être en train de revivre quand elle avait bloqué son esprit. Il fallait à tout prix qu’elle parvienne à obtenir le déclic salvateur. Elle allait tenter, par la sophrologie de l’amener vers des images rassurantes et positives. Elle savait aussi que ce n’était pas gagné mais qu’elle s’y emploierait de tout son cœur. Son plus grand défi était que sa voix parvienne jusqu’aux limbes de ce cerveau prostré. Il ne lui restait plus qu’à choisir ses phrases avec un soin tout particulier.